L’héliandre bleue

Mais que faisait-il là, les yeux rivés sur la clef dorée de cette boîte à musique ? Poïkilos ne savait plus, il avait perdu le fil de ses pensées. Tout devenait sombre et confus dans son esprit. Il avait de plus en plus froid.

Quelques instant plus tôt, il explorait le souvenir de chaque moment qui avait marqué ces douze lunes passées aux côtés de Méliférine : chaque parole échangée même la plus banale; chaque geste, du simple regard aux caresses les plus sensuelles. Il revivait mentalement leur idylle avec la nostalgie d’une âme en peine. Des cascades de larmes froides dégringolaient sur sa peau écailleuse mordorée à chaque déferlement d’une vague d’émotion. La houle de tristesse qui l’envahissait secouait avec violence son corps reptilien recroquevillé. Il se sentait en colère contre le sort, dévasté, vidé, à la fois victime et coupable. Mais d’où venait ce sentiment de culpabilité naissant ? La disparition soudaine de Méliférine lui avait fait l’effet d’un coup de pieux profondément enfoncé dans le cœur et il souffrait seul dans le silence de la nuit tombante, prisonnier des immenses murs du mégalithe. Assis sur un grand rocher plat abrité par le couvert dense d’un arbre centenaire au centre de l’édifice, une question le taraudait : avait-il fait quelque chose de mal pour qu’elle lui soit enlevée ainsi ? Lui qui avait toujours veillé à donner le meilleur de lui-même en toutes circonstances. Lui qui prenait soin d’elle chaque jour et vernissait de cire le velours de ses ailes si fragiles qu’elle lui offrait en couverture durant les nuits froides d’hiver, pour réchauffer son corps glacé.

De leur grande différence, leur ayant valu tant de moqueries et de remarques d’incompréhension, ils avaient beaucoup appris et ne s’en ressentaient que plus forts. Ensemble, ils n’avaient plus peur, ils voulaient parcourir le monde, affronter le regard des autres la tête haute, tant qu’il leur était donné de vivre. Cette année passée ensemble leur semblait à la fois une éternité et un éternel recommencement. Ils savaient tout l’un de l’autre, ou du moins en avaient-ils toujours eu l’impression.

Le froid de la brise sifflante qui s’infiltrait entre les branches plumeuses et tombantes de l’arbre, avait ramené de force Poïkilos à la dure réalité. Il regarda autour de lui. Il était coincé dans cet écrin de pierre parsemé de verdure, perdu au milieu de l’immense lande pour une longue nuit de réflexion et de souffrance. En proie à l’étrangeté de l’ambiance qui régnait en ce lieu, le grondement de la mer agitée qui lui parvenait au loin lui faisait l’effet d’une présence rassurante. Le pauvre diable luttait contre le sommeil envahissant qui accompagnait le ralentissement progressif des battements de son cœur et du fonctionnement de son cerveau. Ses yeux parcouraient les contours de la boîte à musique. Il était beau, ce couple de danseurs enlacés sur son socle, prêts à valser au son des violons. La gracieuse créature portait une robe de feuilles de laurier retenue au niveau de sa taille de guêpe par une ceinture de lierre, à ses pieds des ballerines blanches et ses cheveux blonds étaient coiffés en un chignon épais décoré d’une grosse capitule à cœur rouge et pétales bleus et blancs. Son partenaire, la tête ornée d’un petit bonnet vert de guingois, le regard délicatement posé sur elle, était vêtu d’une tunique verte à manches longues, de collants et de souliers blancs. Ah, si seulement en ce moment même Méliférine et lui pouvait être à la place de ces deux figurines, ils pourraient être ensemble pour la vie. Inséparables, unis…

Allons, trêve de nostalgie ! Il n’était venu là ni pour rêver ni pour se morfondre mais dans un dernier espoir, avant d’affronter la mort à son tour. Poïkilos secoua énergiquement la tête et se plongea de force dans les limbes du souvenir déchirant de l’évènement qui l’avait amené jusqu’ici. Pour célébrer leur douzième lune avec toute la simplicité que Méliférine exigeait à chaque fois qu’il lui faisait un présent, Poïkilos avait décidé de lui offrir un bouquet de sa fleur préférée, l’Héliandre bleue. Celle-ci ne poussait qu’à un endroit précis de la contrée, dans les anfractuosités de la plus haute et la plus dangereuse des falaises. Malgré son agilité reptilienne et ses facilités à escalader la roche particulièrement abrupte, il avait failli tomber à plusieurs reprises en dérapant, se contorsionnant, s’agrippant pour aller cueillir les fleurs. D’autant qu’il avait pris soin de les choisir une à une minutieusement, ciblant les plus gorgées de pollen. Méliférine avait été toute émue par ce présent, preuve d’une attention toute particulière pour elle et d’un courage à toute épreuve qui la laissait admirative. Ses yeux gourmands plongés dans ceux, amoureux, de son amant, elle avait déplié sa jolie trompe et aspiré délicatement le pollen dans le cœur rouge de chaque fleur. Ils s’étaient promenés à travers la forêt toute la journée, jouant, batifolant tels des enfants, elle, volant et sautillant, lui, rampant dans tous les sens. Leurs rires et leurs chants avaient résonné dans la lande qui bordait la forêt jusqu’à la nuit tombée. Puis, bercés par le ressac de la mer toute proche, sous un magnifique voile d’étoiles, ils s’étaient étreints jusqu’au petit matin, un simple rocher en guise de couche.

– As-tu passé une belle nuit mon amour ? lui avait-il glissé tendrement à l’oreille au petit matin.

D’un bond, il s’était redressé, saisi par la vision d’horreur qui s’imposait à lui. Les traits du visage endormi de Méliférine étaient figés dans un marbre terne, son corps frêle était aussi raide qu’un bâton de cannelle et ses ailes desséchées tombaient en lambeaux. Il avait caressé tristement la joue fripée du revers de sa main écailleuse et le corps entier de sa belle s’était délité, puis un coup de vent avait emporté le nuage de ses cendres dans son sillage.

– Non !

Poïkilos avait levé la main vers le ciel comme pour la rattraper mais ses doigts s’étaient refermés sur le vide. Il était resté ainsi figé un instant, la main en l’air, interdit. Il n’avait pas compris, tout avait été si merveilleux la veille. Le chagrin avait commencé à le gagner. Son heure était-elle venue ? Il savait que la vie de Méliférine ne tenait qu’à un fil mais la sorcière du mégalithe, qu’ils avaient été consultée quelque temps plus tôt pour ses dons de voyante, leur avait tout de même prédit quelques belles années. En perdant Méliférine, il avait tout perdu. Sa souffrance était trop insupportable, il voulait mourir lui aussi.

Sur le bord de la falaise où la veille il avait risqué sa vie pour faire plaisir à sa belle, un infime instant avant de se jeter dans le vide, il avait repensé à la vieille femme aux cheveux d’argent. Peut-être pouvait-elle l’aider ? Après tout, il n’avait plus rien à perdre. Il avait finalement tourné le dos au vide et s’était mis en route sur-le-champ. Le soir même, il était arrivé devant l’arbre centenaire et de ses larmes versées à son pied, il avait invoqué la sorcière. La gravure était sortie du tronc sous les traits de la vieille femme et celle-ci avait écouté attentivement son histoire. Puis, elle avait fermé ses yeux blancs, psalmodié quelques formules magiques et, par un enchaînement de gestes aussi anarchiques qu’incompréhensibles de ses longs bras noueux, elle avait fait apparaître la boîte à musique qu’il tenait à présent entre ses mains.

Au prix d’un gros effort, il se souvint précisément des paroles qu’elle avait prononcées avant de retourner se fondre dans l’écorce de l’arbre.

– Mon enfant, avait-elle dit en désignant la boîte de son doigt tortueux, voici ton unique chance retrouver celle que tu aimes dans le monde des vivants. Si cependant tu échoues, ton chagrin t’entraînera dans la mort, ton corps deviendra poussière et ton esprit restera prisonnier de ce cercle de pierre. Aussi, retiens bien ces quelques vers…

La mélodie de l’amour cette boîte à nouveau pour toi jouera.

Dans ta mémoire, l’instant où tout a pu basculer tu chercheras.

Aucun détail tu ne négligeras.

Un indice peut-être sur cette boîte tu trouveras.

Avant le lever du soleil, avec l’esprit fixé sur le « pourquoi », la clé dorée tu tourneras

Et ta belle de la mort reviendra.

Un indice peut-être sur cette boîte tu trouveras, se répéta-t-il mentalement en en détaillant une nouvelle fois la figurine sculptée, avec une concentration accrue malgré ses difficultés à faire fonctionner ses neurones frigorifiés. L’effort de ce nouvel examen fut payant, il remarqua un détail qui ne lui avait pas sauté aux yeux la première fois. Il trouva jolie l’association des pois blancs sur les pétales bleus de la fleur ressemblant fort à une Héliandre bleue. Tout à coup, il réalisa que les pétales n’étaient pas simplement bleus et blancs mais bleus à pois blancs. Le détail de ce motif avait donc toute son importance.

À cette pensée, il observa un temps de réflexion amère… Des pois blancs ? Mais quel imbécile ! L’Héliandre bleue n’avait-elle pas des stries blanches et non des pois blancs sur ses pétales ? Se pouvait-il que son erreur ait causé la mort Méliférine ? Sans le vouloir il avait négligé ce détail, minuscule, certes, qui toutefois bien pris en compte aurait peut-être fait toute la différence. Mais alors, Méliférine, qui tenait si fort à la vie, l’avait forcément mis en garde sur l’éventuelle toxicité des fleurs à pois blancs. Avait-il été absorbé dans une quelconque rêverie au moment crucial où elle lui expliquait qu’il ne fallait surtout pas se tromper et que ces fleurs bleues à pois blancs, dangereusement belles, n’étaient pas des Héliandres bleues ? Tout s’embrouillait à nouveau comme il faisait de plus en plus froid à mesure que la nuit passait. Il ne parvenait plus à accéder au souvenir précis de cet échange mais l’écho de ces dernières paroles résonnait dans sa tête avec la voix chaude de Méliférine. Comment avait-il pu manquer à ce point de vigilance et de prévenance ? Non, ce n’était pas le moment, il était sans doute le meurtrier de l’être qu’il chérissait le plus au monde et il était maintenant sûr du « pourquoi », il devait donc saisir cette chance unique de pouvoir la ramener à la vie ! Poïkilos leva la tête vers le ciel, les premières lueurs du jour commençaient à apparaître. Vite, il n’y avait plus de temps à perdre ! Tout en concentrant son esprit sur le minuscule détail qui avait coûté la vie de sa dulcinée, il tourna la clé dorée. Un crissement métallique se fit entendre puis, dans une vision évanescente, le couple de danseurs entama sa valse rotative au son des premiers accords des violons. Sur le fond noir de ses paupières fermées, les images des derniers instants passés en la compagnie de celle qu’il aimait défilèrent…

Poïkilos ouvrit des yeux ronds effrayés, son cœur battait la chamade. Les splendides lueurs chatoyantes rouge orangées de l’aube l’éblouirent. Il eut tout à coup peur de tourner la tête mais fut bien vite apaisé par la vision de sa belle endormie à ses côtés, ce qui lui arracha un énorme soupir de soulagement.

– As-tu passé une belle nuit mon amour ? glissa-t-il dans un souffle à l’oreille de Méliférine. Celle-ci sourit, s’étira gracieusement de tout son long et défroissa ses larges ailes en les faisant trembloter.

– Merveilleuse, répondit-elle. Et toi ?

Éprouvante, souffla Poïkilos le corps tout à coup parcouru d’un frisson.

– Tu as eu froid mon amour ?

– Oui mais ce doux réveil à tes côtés m’a réchauffé instantanément le cœur...

Elle sourit tendrement. Il marqua un temps de pause, pensant qu’elle n’allait sans doute pas comprendre ce qu’il s’apprêtait à lui dire, mais poursuivit tout de même:

– Malgré tout, cette nuit a été spéciale… Il m’a été donné de comprendre dans un songe qu’un détail pouvait chambouler toute une vie…

Clémence Gdrd, D’encre et de graphite, 1er avril 2020

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